Dhammayangyi : le temple mystère de Bagan
À Bagan, la plaine des mille temples, le regard se perd facilement. Des stupas et des sanctuaires surgissent du sol sec à perte de vue, certains de quelques mètres à peine, d'autres qui dominent l'horizon depuis des siècles. Dans ce paysage, le Dhammayangyi s'impose sans effort : c'est le plus grand temple de la cité, une masse de briques rouges qui écrase l'espace et concentre, encore aujourd'hui, une charge historique difficile à ignorer. On ne sait trop si l'on doit admirer sa maçonnerie remarquable ou frissonner devant les récits qui entourent sa construction. Les deux, sans doute.
⭐ À retenir
- Le Dhammayangyi est le temple le plus grand (en superficie) de Bagan, construit au XIIe siècle.
- Son commanditaire, le roi Narathu, est l'une des figures les plus controversées du royaume de Pagan.
- L'intérieur est partiellement obstrué : plusieurs couloirs ont été volontairement murés après la mort du roi.
- Le temple appartient à la tradition Theravāda, dominant en Birmanie depuis le XIe siècle.
- Il figure sur la liste du patrimoine mondial de l'UNESCO depuis 2019, avec l'ensemble du site de Bagan.
Localisation : au cœur de la plaine de Bagan
Le Dhammayangyi se dresse dans la zone archéologique de Bagan (anciennement Pagan), dans la région de Mandalay, au centre de la Birmanie (Myanmar). Bagan est une ville du pays, accessible depuis Yangon ou Mandalay par avion, bus ou bateau sur l'Irrawaddy. Le temple se trouve à environ deux kilomètres au sud-est de la ville de Nyaung-U, non loin du temple Thatbyinnyu, un autre monument majeur de la plaine.
La zone archéologique de Bagan s'étend sur plus de 67 kilomètres carrés et compte plusieurs milliers de structures religieuses datant principalement des XIe et XIIIe siècles. Le Dhammayangyi occupe une position centrale dans cette plaine, visible depuis de nombreux points d'observation, notamment depuis les temples voisins ou lors des survols en montgolfière qui sont devenus une manière populaire de découvrir le site.

Histoire : Narathu et le temple de la rédemption
Le Dhammayangyi a été construit sous le règne du roi Narathu, qui gouverna le royaume de Pagan de 1167 à 1170 environ. Narathu accéda au trône dans des circonstances violentes : selon les chroniques birmanes, il aurait assassiné son propre père, le roi Alaungsithu, ainsi que son frère aîné pour s'emparer du pouvoir. Son règne, bref et tumultueux, prit fin lorsqu'il fut lui-même assassiné, vraisemblablement par des émissaires du roi indien dont il avait fait tuer l'une des épouses.
Dans ce contexte, la construction du Dhammayangyi est traditionnellement interprétée comme une tentative de rachat. Selon la croyance bouddhiste, accumuler des mérites (le concept pāli de puñña) par la construction de lieux de culte permet d'améliorer son karma et ses renaissances futures. Narathu aurait voulu compenser, par la plus grande fondation religieuse de son temps, les actes qui ternissaient son règne. Si l'intention était spirituelle, les méthodes de construction ne l'étaient pas moins violentes : la tradition orale rapporte que les ouvriers dont les joints de brique laissaient passer une aiguille étaient sévèrement punis.
💡 Le savais-tu ?
La maçonnerie du Dhammayangyi est réputée être la plus précise de tout Bagan. Les joints entre les briques sont si serrés qu'on ne peut y glisser la moindre feuille de papier. Cette particularité est directement liée au récit de la brutalité du roi Narathu envers ses artisans. Qu'on y voie une légende ou un fait, le résultat est là : les murs ont résisté aux siècles et aux séismes.
Après l'assassinat de Narathu, le temple demeura inachevé. Les galeries intérieures du sanctuaire furent murées, possiblement pour des raisons rituelles ou par décision de ses successeurs, ce qui explique aujourd'hui l'aspect partiellement obstrué de l'intérieur. Le roi Narathu est parfois désigné dans les sources comme Kalagyamin, "le roi tué par les Indiens", un surnom qui en dit long sur la mémoire qu'il a laissée.
Architecture : la grammaire du temple-montagne

Le Dhammayangyi appartient typologiquement au pahto, terme birman désignant les temples à galeries voûtées creusées dans la masse, par opposition aux zedi (stupas pleins). Sa forme générale évoque une pyramide à gradins, une silhouette qui renvoie symboliquement au mont Meru, montagne cosmique centrale dans les cosmologies bouddhiste et hindoue. Le temple mesure environ 78 mètres de côté à la base pour une hauteur d'une soixantaine de mètres, ce qui en fait, en superficie au sol, la plus grande structure de Bagan.
La façade extérieure présente des rangées de niches abritant des images de Bouddha en brique et en stuc. Les quatre entrées cardinales donnent sur des portiques monumentaux ornés de pilastres et de frises géométriques caractéristiques du style Pagan. À l'intérieur, les galeries sont organisées sur deux niveaux. Le couloir extérieur, plus accessible, court autour du noyau central ; l'anneau intérieur, en revanche, est largement obstrué par les remblais qui ont comblé les passages après l'abandon du chantier.
Le plan en croix grecque, avec des sanctuaires ouverts sur les quatre points cardinaux, est typique de l'architecture religieuse Theravāda de la période Pagan. Cette disposition permet aux fidèles de circumambulation (le pradakshina) autour des images sacrées, pratique centrale dans le culte bouddhiste comme dans l'hindouisme.
Tradition bouddhiste : le Theravāda à Bagan
Le Dhammayangyi s'inscrit pleinement dans la tradition Theravāda, l'école bouddhiste qui s'est imposée en Birmanie à partir du règne d'Anawrahta (XIe siècle), fondateur du premier empire birman unifié de Pagan. Le Theravāda, littéralement "la voie des Anciens", se réclame du canon pāli (le Tipitaka) et considère le Bouddha historique Siddhārtha Gautama comme le modèle central de l'éveil. Il se distingue du Mahāyâna et du Vajrayâna par une approche plus centré sur la monachisme et la purification individuelle.
La construction de temples comme le Dhammayangyi s'inscrit dans la logique du dāna (le don, la générosité), l'une des vertus cardinales du bouddhisme Theravāda. En offrant un lieu de culte à la communauté monastique (le Sangha) et aux pèlerins, le donateur accumule du mérite qui influencera ses vies futures. Cette dynamique explique la densité exceptionnelle des monuments religieux à Bagan : rois, nobles et marchands ont rivalisé de générosité sur plusieurs siècles.
| Critère | Dhammayangyi | Ananda (comparaison) |
|---|---|---|
| Période | XIIe siècle (v. 1167-1170) | XIe siècle (v. 1105) |
| Commanditaire | Roi Narathu | Roi Kyanzittha |
| Superficie au sol | La plus grande de Bagan | Plus petite, plan en croix |
| État intérieur | Galeries partiellement murées | Galeries accessibles en totalité |
| Réputation | Temple de l'expiation | Joyau architectural de Bagan |
Statues et symboles présents dans le temple
Les sanctuaires accessibles abritent plusieurs images de Bouddha en position assise, dans la posture de la bhūmisparśa mudrā (la main touchant la terre), qui commémore le moment de l'éveil sous l'arbre Bodhi. Ces statues, en brique et stuc recouvertes d'une dorure ancienne, témoignent du style Pagan classique, reconnaissable à l'ushnisha proéminent (le chignon cranien symbolisant la sagesse supérieure), aux longues oreilles étirées et à l'expression de sérénité caractéristique.
Des traces de peintures murales subsistent dans certaines galeries, représentant des scènes de la vie du Bouddha et des divinités protectrices du bouddhisme birman, parmi lesquelles les nat, esprits locaux intégrés au panthéon religieux birman au fil des siècles. Ces figures hybrides, à mi-chemin entre la croyance animiste pré-bouddhiste et l'orthodoxie Theravāda, sont caractéristiques de la synthèse religieuse propre à la Birmanie.
Les niches extérieures des façades, alignées en registres réguliers, accueillaient à l'origine des images votives en terre cuite. On en retrouve encore quelques-unes in situ, tandis que d'autres ont été déplacées dans les dépôts du département archéologique birman ou dans des collections muséales.

Importance dans le pèlerinage et le patrimoine mondial
Pour les bouddhistes birmans, Bagan dans son ensemble constitue l'un des lieux de pèlerinage les plus importants du pays, comparable en statut à Shwedagon à Yangon ou à Kyaiktiyo (le Rocher d'Or) dans l'État Mon. Le Dhammayangyi, par sa taille et sa visibilité, est l'un des premiers monuments que les pèlerins repèrent depuis la plaine. Même inachevé, même partiellement obstrué, il est régulièrement visité par des fidèles qui y déposent des offrandes de fleurs et d'encens devant les images de Bouddha.
Sur le plan international, le site de Bagan a été inscrit sur la liste du patrimoine mondial de l'UNESCO en juillet 2019, lors de la 43e session du Comité du patrimoine mondial à Bakou. Cette inscription a mis fin à des décennies de tentatives, notamment en raison des controverses liées aux reconstructions partiellement jugées non conformes aux normes du patrimoine mondial après le séisme de 1975. Le Dhammayangyi, en tant que monument non restauré de façon intrusive, figure parmi les structures les mieux préservées dans leur authenticité.
"La valeur universelle exceptionnelle de Bagan réside dans la concentration unique de monuments bouddhistes construits entre le IXe et le XIIIe siècle, témoignage de la créativité artistique et de la dévotion religieuse du peuple birman."
Décision d'inscription UNESCO, 43e session, 2019
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Découvrir la catégorie →Conditions de visite : ce qu'il faut savoir avant de partir
Le Dhammayangyi est accessible tous les jours, du lever au coucher du soleil, dans le cadre du pass archéologique de Bagan. Ce billet d'entrée, dont le tarif est fixé par le gouvernement birman et régulièrement révisé, donne accès à l'ensemble des sites payants de la zone archéologique pour une durée de cinq jours. Il s'achète aux points de contrôle à l'entrée de la zone ou en ligne selon les procédures en vigueur au moment du voyage. Il est conseillé de vérifier les modalités actualisées auprès des sources officielles du Myanmar Tourism avant le départ.
Le code vestimentaire est strictement appliqué, comme dans tout lieu de culte actif en Birmanie : épaules et genoux couverts, chaussures et chaussettes retirées avant d'entrer dans les sanctuaires. Prévoir des chaussettes légères si vous visitez en saison sèche, car les dalles de pierre peuvent chauffer considérablement. Les femmes et les hommes suivent les mêmes règles vestimentaires ; il n'y a pas de séparation entre espaces masculins et féminins dans ce temple.
La photographie est autorisée dans et autour du temple, à condition de ne pas déranger les fidèles en prière. L'usage de flash à l'intérieur des galeries est déconseillé pour préserver les peintures murales fragilisées. Les drones sont soumis à une réglementation spécifique sur le site de Bagan : il est nécessaire de se renseigner auprès des autorités locales ou du département archéologique, car les règles ont évolué depuis l'inscription UNESCO.
⚠️ Attention
La situation politique en Birmanie (Myanmar) est instable depuis 2021. Avant tout projet de voyage, consultez les conseils aux voyageurs du Ministère des Affaires étrangères de votre pays (France : diplomatie.gouv.fr) ainsi que les recommandations actualisées de l'UNHCR et des organisations humanitaires. La sécurité des visiteurs ne peut être garantie dans certaines régions.
Bagan au-delà du Dhammayangyi : lire le paysage de la plaine
Comprendre le Dhammayangyi, c'est aussi comprendre qu'il n'existe pas seul. La plaine de Bagan est un ensemble cohérent, construit sur deux siècles de foi et de rivalités dynastiques. Chaque temple raconte un règne, chaque stupa un mécène, chaque image de Bouddha une intention pieuse ou politique. Le Dhammayangyi, avec ses galeries murées et son histoire lourde, est peut-être le monument qui résume le mieux cette tension entre dévotion sincère et pouvoir absolu.
Les voyageurs qui prennent le temps de s'asseoir en silence dans ses galeries accessibles, loin des circuits organisés qui traversent le site en quelques heures, rapportent souvent une expérience différente de celle des temples plus touristiques. L'inachèvement du bâtiment, ses passages bouchés, ses escaliers qui ne mènent nulle part : tout cela crée une atmosphère particulière, entre le monument triomphal et le projet suspendu. C'est dans cet espace que le Dhammayangyi continue d'interroger, près de neuf siècles après la mort de celui qui l'a fait construire.
Questions fréquentes
Pourquoi les couloirs intérieurs du Dhammayangyi sont-ils murés ?+
Selon les sources historiques et archéologiques, les galeries intérieures ont été bouchées après l'assassinat du roi Narathu, probablement par ses successeurs qui ont décidé de ne pas achever le temple. Les raisons précises restent incertaines : rituelles, politiques, ou simplement liées à l'abandon du chantier. Des fouilles partielles ont permis d'étudier certains couloirs sans les rouvrir au public.
Le Dhammayangyi est-il toujours un lieu de culte actif ?+
Oui. Malgré son statut de site archéologique classé, le Dhammayangyi reste un lieu de dévotion pour les bouddhistes birmans. Des offrandes sont régulièrement déposées devant les images de Bouddha présentes dans les sanctuaires accessibles. Lors de votre visite, il est important d'adopter une attitude respectueuse, notamment en présence de fidèles en prière.
Quelle est la différence entre un pahto et un zedi à Bagan ?+
Un pahto (ou gu) est un temple creux, avec des galeries voûtées à l'intérieur où les fidèles peuvent entrer et circuler. Un zedi est un stupa massif et plein, sans espace intérieur accessible, qui sert de reliquaire. Bagan compte les deux types : le Dhammayangyi, l'Ananda ou le Thatbyinnyu sont des pahto ; le Shwezigon, plus ancien, est un zedi caractéristique.
Quand est-il préférable de visiter Bagan et le Dhammayangyi ?+
La saison sèche, d'octobre à février, offre les meilleures conditions climatiques : chaleur supportable, ciel dégagé, lumière idéale pour la photographie. Les mois de mars à mai sont très chauds. La mousson (juin à septembre) rend certains chemins impraticables mais donne à la plaine une végétation plus verte, moins poussiéreuse. Les levers et couchers de soleil sont les moments les plus spectaculaires pour observer le site depuis les hauteurs.
Le séisme de 2016 a-t-il endommagé le Dhammayangyi ?+
Le séisme de magnitude 6,8 qui a frappé Bagan en août 2016 a endommagé plusieurs centaines de structures sur le site. Le Dhammayangyi, en raison de la qualité exceptionnelle de sa maçonnerie, a été moins affecté que d'autres monuments. Des travaux d'évaluation et de consolidation ont été conduits par le département archéologique avec l'appui de l'UNESCO dans les années suivantes.
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