Pagodes jumelles de Baisikou : histoire, architecture et visite
Deux tours de brique couleur ocre, presque identiques, surgissent de la plaine aride du Ningxia. Hautes d'environ 13 mètres, séparées d'une quinzaine de mètres à peine, les pagodes jumelles de Baisikou regardent le ciel depuis le XIIIe siècle. Elles ne font pas partie des circuits touristiques massifs. Pourtant, pour qui s'intéresse au bouddhisme chinois sous l'ère des dynasties nomades, ce site est d'une cohérence rare : architecture tangut, symbolique bouddhiste Vajrayâna, inscription dans un paysage de steppe et de loess qui n'a guère changé depuis sept cents ans.
⭐ À retenir
- Deux pagodes construites sous la dynastie des Xia occidentaux (Xi Xia), probablement entre le XIe et le XIIIe siècle.
- Architecture de type mi'ta (密塔), caractéristique du bouddhisme tibéto-tangut, avec un étagement de coupoles et de niches à statues.
- Classées au patrimoine protégé de la République populaire de Chine depuis 1988.
- Accès depuis Yinchuan, capitale du Ningxia Hui, à environ 60 km vers le nord-ouest.
- Site de pèlerinage local encore actif, fréquenté lors des fêtes bouddhistes du calendrier lunaire.
Localisation : le Ningxia, carrefour des routes de la steppe

Les pagodes jumelles de Baisikou se trouvent dans le district de Pingluo, région autonome du Ningxia Hui, dans le nord-ouest de la Chine. Le village de Baisikou (百寺口, littéralement "bouche aux cent temples") donne son nom au site. Coordonnées approximatives : 38°54' N, 106°10' E. La zone se situe au pied du massif de Helan Shan, une chaîne montagneuse qui a longtemps servi de frontière naturelle entre les espaces agricoles du Guanzhong et les pâturages des peuples nomades du nord.
Cette position géographique n'est pas anodine. Le Ningxia a été, pendant plusieurs siècles, le cœur politique et religieux du royaume des Xia occidentaux (Xi Xia, 1038-1227), fondé par le peuple tangut. Les Tanguts pratiquaient un bouddhisme fortement teinté de Vajrayâna tibétain, et la région compte encore aujourd'hui plusieurs dizaines de sites monastiques de cette période, dont les tombeaux impériaux Xia (également classés) à une quarantaine de kilomètres au sud. Pour saisir la densité culturelle de cet espace, on peut également consulter notre article sur l'art sacré tibétain et son iconographie.
Pour rejoindre Baisikou depuis Yinchuan, compter environ 1h15 à 1h30 en voiture. La ville de Shizuishan (石嘴山) constitue un point d'appui secondaire, plus proche du site. Aucune liaison ferroviaire directe ne dessert le village : le taxi ou la location de véhicule restent les options les plus simples pour les visiteurs étrangers.
Histoire : des tours nées sous les Xia occidentaux
La datation précise des pagodes de Baisikou fait l'objet de débats entre archéologues chinois. La majorité des études les situent entre le XIe et le début du XIIIe siècle, soit sous le règne des empereurs tanguts. Certains éléments stylistiques, notamment la forme des niches et le traitement des toits en gradins, rappellent des constructions documentées sous les règnes de Chongzong (1086-1139) et Renzong (1139-1193), deux empereurs particulièrement actifs dans la construction monastique.
💡 Le savais-tu ?
Le royaume des Xia occidentaux disposait de sa propre écriture, le tangut, créée en 1036 sur ordre de l'empereur Jingzong. Plusieurs inscriptions retrouvées dans les pagodes de la région Helan Shan sont rédigées dans cette écriture encore partiellement déchiffrée aujourd'hui, ce qui complique la datation et l'identification des dédicaces originelles. Le sinologue Nishida Tatsuo a consacré une partie de ses travaux à ce déchiffrement, tout comme les équipes du Musée d'art de l'Asie centrale du British Museum (voir Roderick Whitfield, The Art of Central Asia, British Museum, 1982).
Après l'effondrement du royaume tangut sous les coups des armées mongoles de Gengis Khan (1227), les pagodes ont survécu, sans doute parce qu'elles n'étaient pas situées dans les zones de combat les plus intenses. Sous la dynastie Yuan (1271-1368), les Mongols, eux-mêmes adeptes du bouddhisme tibétain, ont entretenu et probablement restauré plusieurs sites du Ningxia. Des travaux de consolidation sont attestés sous la dynastie Ming (1368-1644), période durant laquelle la région a été réintégrée dans l'orbite culturelle chinoise.
Les premières campagnes de restauration modernes ont été menées dans les années 1970-1980 par les autorités du Ningxia. En 1988, le site a obtenu le statut de Unité de protection des reliques culturelles au niveau national (全国重点文物保护单位), le plus haut degré de protection patrimoniale en Chine.
Architecture : le système mi'ta et ses particularités tangutes

Les deux pagodes adoptent un plan octogonal à la base, caractéristique du type mi'ta (密塔, "tour dense"), qui désigne en chinois les pagodes à plusieurs registres superposés avec des avant-toits très rapprochés. Cette forme, d'origine indienne via le bouddhisme tibétain, s'est diffusée dans le nord de la Chine entre le Xe et le XIIIe siècle.
Chaque tour compte treize niveaux. Ce chiffre n'est pas arbitraire : dans la cosmologie bouddhiste Vajrayâna, treize correspond aux degrés de réalisation menant à l'éveil complet (*bodhi*). La hauteur totale de chaque pagode avoisine 13 mètres, les deux structures étant quasi-identiques en proportion, ce qui explique le nom "jumelles".
- Matériaux : brique cuite locale, avec des joints de mortier à base de chaux. Les briques portent des empreintes de motifs géométriques et floraux moulés avant cuisson.
- Niches : chaque niveau comporte des niches en arc brisé sur plusieurs faces, originellement destinées à accueillir des statues en terre cuite ou en bronze. Plusieurs niches conservent des traces de pigments rouges et dorés.
- Toits en gradins : les avant-toits débordants créent un jeu d'ombres très marqué en lumière rasante. Ce traitement plastique est typique des ateliers tanguts, distinct du style Song contemporain.
- Sommet : chaque tour se termine par un chattra, couronnement en parasol inversé hérité de l'architecture stupa indienne, symbolisant la royauté du Dharma.
L'ensemble forme un dvitiya-stupa (stupa double), une configuration rare en Asie orientale mais documentée dans plusieurs sites tibétains et dans certains monuments de la période Pâla en Inde du Nord. La disposition jumelle évoque, selon plusieurs spécialistes de l'art bouddhiste tangut, la dualité des moyens (*upâya*) et de la sagesse (*prajñâ*), deux piliers de la pratique Vajrayâna.
Symboles et iconographie présents sur le site
Les niches des pagodes de Baisikou abritent, pour les mieux conservées, des représentations de bouddhas des cinq familles (Vairocana, Akshobhya, Ratnasambhava, Amitâbha, Amoghasiddhi), schéma iconographique central dans le Vajrayâna. Cette organisation en mandala tridimensionnel est cohérente avec la pensée tantrique tibétaine qui imprégnait la cour des Xia occidentaux.
Des reliefs de garuda (oiseau mythologique solaire) et de dragons à queue de poisson (makara) ornent les bases de plusieurs niveaux. Ces motifs signalent un syncrétisme assumé entre iconographie bouddhiste indienne, éléments tibétains et esthétique chinoise de la période. On retrouve également des représentations du kâlachakra, symbole calendérique et cosmologique majeur du bouddhisme tibétain tardif, gravées sur des panneaux de brique à hauteur du deuxième niveau.
Une stèle de pierre, partiellement lisible, est conservée dans l'enceinte. Elle mentionne, selon les travaux du sinologue Nishida Tatsuo, une dédicace royale liée à un rituel de longévité pour un souverain tangut non identifié avec certitude. Le texte est rédigé en tangut classique, avec une traduction interlinéaire en chinois.
Pour explorer plus avant cette tradition iconographique Vajrayâna, dont les pagodes jumelles de Baisikou constituent l'un des rares témoins architecturaux encore debout, découvrez notre sélection de représentations peintes :
Le site dans le pèlerinage bouddhiste local et régional

Baisikou n'est pas un pèlerinage international comme Bodhgaya ou Lhassa. C'est un site de dévotion locale, ancré dans la vie des communautés bouddhistes du Ningxia et des provinces voisines du Gansu et du Shaanxi. Les principaux moments de fréquentation coïncident avec le calendrier lunaire bouddhiste : fête du naissance de Bouddha (quatrième mois lunaire, quinzième jour), festival de Ullambana en été, et célébrations du Nouvel An lunaire.
Les pèlerins accomplissent traditionnellement le tour des deux pagodes dans le sens horaire (*pradakshina*), geste universel dans le bouddhisme qui consiste à circumambuler un objet sacré en gardant le côté droit tourné vers lui. Ce rite est attesté dès les premiers textes du *Sutta Pitaka* (le recueil pâli des discours du Bouddha). À Baisikou, le chemin de circumambulation est matérialisé par un sol légèrement surélevé autour des deux tours.
Le site accueille également des moines et nonnes de tradition Chan (le bouddhisme zen chinois), qui viennent y pratiquer des retraites silencieuses. Cette coexistence entre pratiquants Vajrayâna (tibétains et mongols de la région) et pratiquants Chan illustre le pluralisme religieux qui caractérise le bouddhisme chinois contemporain. L'abbaye voisine, de fondation plus récente (époque Qing, XVIIe-XIXe siècle), gère l'accueil des visiteurs et organise des enseignements publics lors des grandes fêtes.
Pour qui souhaite pratiquer la récitation de mantra durant la circumambulation, un mala de 108 perles est l'outil traditionnel de comptage des répétitions. Voici celui qu'Ananda recommande pour accompagner ce type de démarche :
Tradition bouddhiste : le Vajrayâna tangut entre Tibet et Chine
Pour comprendre ce que représentent les pagodes de Baisikou, il faut saisir la singularité du bouddhisme Vajrayâna tel qu'il était pratiqué par les Tanguts. Ce peuple, d'origine tibéto-birmane, a adopté au XIe siècle un bouddhisme à forte influence tibétaine, transmis notamment par le maître indien Atiça (982-1054) lors de ses séjours dans les régions himalayennes. Les empereurs Xia ont commandé des traductions de textes tantriques en écriture tangut, financé des monastères et invité des lamas tibétains à leur cour.
Ce bouddhisme tangut diffère à la fois du Chan chinois, plus contemplatif et austère, et du bouddhisme de Cour Song, plus cérémoniel. Il insiste sur la visualisation de divinités (*yidam*), la récitation de mantras (dont *Om mani padme hum* est l'exemple le plus connu dans la tradition tibétaine), et la pratique du mandala comme support de méditation. Les pagodes jumelles de Baisikou sont elles-mêmes des mandalas tridimensionnels : leur double disposition, leur étagement en treize niveaux, et leur iconographie constituent un dispositif rituel complet, pas seulement un marqueur territorial ou funéraire.
"La pagode n'est pas un monument au sens occidental du terme. C'est un corps, un cosmos en miniature, habité par des présences dont la rencontre est le but du pèlerinage."
Paraphrase de Roderick Whitfield, spécialiste de l'art bouddhiste d'Asie centrale, The Art of Central Asia (British Museum, 1982).
Après la conquête mongole, ce Vajrayâna tangut ne disparaît pas : il se fond progressivement dans le bouddhisme tibétain diffusé par les Sakya puis les Gelug sous les Yuan et les Ming. Plusieurs pratiques rituelles encore observées dans les monastères du Ningxia conservent des traces de cette transmission tangut, notamment des formes de récitation et des iconographies de protecteurs (*dharmapâla*) propres à la région.
Comparaison avec d'autres pagodes contemporaines du Ningxia
| Site | Pagodes jumelles de Baisikou | Pagode de Haibao (Yinchuan) |
|---|---|---|
| Période | XIe-XIIIe s. (Xia occidentaux) | Probablement IVe-Ve s., restaurée sous la Ming |
| Tradition | Vajrayâna tibéto-tangut | Chan / bouddhisme chinois classique |
| Plan | Octogonal, mi'ta à 13 niveaux | Octogonal, 11 niveaux, toiture évasée |
| Hauteur | ~13 m (chaque tour) | ~54 m |
| Classement | Protection nationale (1988) | Protection nationale (1988) |
| Fréquentation | Site confidentiel, pèlerinage local | Site urbain, forte fréquentation touristique |
Préparer sa visite aux pagodes jumelles de Baisikou : horaires, tenue et photographie
Les informations pratiques ci-dessous sont fondées sur les données disponibles auprès des autorités du patrimoine du Ningxia et des récits de visiteurs récents. Elles peuvent évoluer : vérifiez auprès de l'office de tourisme du Ningxia (宁夏文化和旅游厅) avant de vous déplacer.
- Horaires : Le site est généralement ouvert de 8h00 à 18h00 (heure de Pékin, UTC+8). Fermeture possible les jours de grand rituel communautaire, lorsque l'espace est réservé aux pratiquants.
- Entrée : Un droit d'entrée modeste est perçu (tarif indicatif : 20-30 yuans en 2024). Les enfants de moins de 12 ans et les personnes âgées de plus de 65 ans bénéficient généralement d'une réduction ou d'une gratuité sur présentation d'un document officiel.
- Code vestimentaire : Tenue sobre obligatoire. Épaules couvertes, genoux couverts pour les deux genres. Des vêtements de couverture sont parfois mis à disposition à l'entrée, mais il est préférable de venir habillé en conséquence.
- Photographie : Autorisée dans l'espace extérieur et autour des pagodes. L'usage du flash et des trépieds est interdit à l'intérieur de l'abbaye attenante. Certaines cérémonies ne se photographient pas : observez les panneaux d'interdiction et demandez si vous avez un doute.
- Accès PMR : Le sol autour des pagodes est relativement plat, mais aucun aménagement spécifique pour personnes à mobilité réduite n'est signalé.
- Langue : Peu d'anglais parlé sur place. Apporter une carte du lieu rédigée en mandarin facilite grandement les échanges avec les habitants et le personnel du site.
- Meilleure saison : Le printemps (avril-mai) et l'automne (septembre-octobre) offrent un climat tempéré. L'été est chaud et sec, l'hiver rigoureux avec des températures pouvant descendre sous zéro la nuit.
Pourquoi ces tours comptent encore dans le paysage bouddhiste mondial
Les pagodes jumelles de Baisikou ne sont pas des ruines spectaculaires. Leur intérêt est d'une autre nature : elles constituent l'un des rares témoins architecturaux du bouddhisme Vajrayâna tangut encore debout dans la région, alors que la majorité des monuments Xia a été détruite lors de la conquête mongole ou lors des guerres civiles du XXe siècle. Elles éclairent un maillon souvent oublié de la chaîne de transmission du bouddhisme tibétain vers la Chine du nord.
Pour les historiens de l'art, elles fournissent des données comparatives précieuses sur les ateliers de sculpteurs et de briquetiers tanguts, distincts des ateliers Song ou Jin contemporains. Pour les pratiquants, elles offrent un espace de dévotion authentique, loin des foules, dans un paysage qui a conservé une partie de son silence originel. Pour les voyageurs curieux du patrimoine bouddhiste chinois, elles s'inscrivent dans un itinéraire du Ningxia qui peut aussi inclure les représentations iconographiques de l'art sacré tibétain, les tombeaux impériaux Xia à Yinchuan, et les grottes de Xumi Shan (须弥山石窟) au sud de la région.
Les pagodes jumelles de Baisikou rappellent, dans leur sobriété de brique et de steppe, que le bouddhisme a suivi les routes commerciales et militaires bien au-delà de l'Inde ou du Tibet. Ce que l'on voit à Baisikou, c'est l'empreinte d'une civilisation entière, les Xia occidentaux, dont la pratique du Dharma s'est cristallisée dans la pierre pour traverser huit siècles de transformations politiques.
FAQ : pagodes jumelles de Baisikou
Où se trouvent exactement les pagodes jumelles de Baisikou ?+
Elles sont situées dans le district de Pingluo, région autonome du Ningxia Hui, en Chine du nord-ouest. Le site se trouve à environ 60 km au nord-ouest de Yinchuan, la capitale régionale, au pied du massif de Helan Shan. Les coordonnées approximatives sont 38°54' N, 106°10' E.
Quelle est la tradition bouddhiste des pagodes de Baisikou ?+
Les pagodes appartiennent à la tradition Vajrayâna tibéto-tangut, pratiquée par le peuple tangut du royaume des Xia occidentaux (XIe-XIIIe siècle). Cette tradition est fortement influencée par le bouddhisme tibétain, avec une iconographie des bouddhas des cinq familles, de mandalas et de protecteurs dharmiques (*dharmapâla*).
Peut-on visiter les pagodes de Baisikou librement ?+
Oui, le site est ouvert au public moyennant un droit d'entrée modique (environ 20-30 yuans). Une tenue sobre est requise. La photographie est autorisée à l'extérieur ; certains espaces intérieurs de l'abbaye et les cérémonies rituelles peuvent être soumis à restrictions. Il est conseillé de vérifier les horaires auprès de l'office de tourisme du Ningxia avant de se déplacer.
Pourquoi les pagodes sont-elles "jumelles" ?+
Les deux tours sont quasi-identiques en hauteur (environ 13 m chacune) et en plan octogonal, séparées d'une quinzaine de mètres. Dans la symbolique Vajrayâna, cette disposition double peut, selon plusieurs spécialistes, évoquer la dualité *prajñâ* (sagesse) et *upâya* (méthode). Les configurations de stupas doubles sont rares en Asie orientale, ce qui rend le site architecturalement singulier.
Quelle est la signification des 13 niveaux de chaque pagode ?+
Dans la cosmologie bouddhiste Vajrayâna, le chiffre treize correspond aux degrés de réalisation spirituelle menant à l'éveil complet (*bodhi*). L'étagement en treize niveaux n'est donc pas une contrainte purement technique, mais un choix symbolique délibéré, cohérent avec la fonction rituelle de la pagode comme mandala tridimensionnel.
Y a-t-il d'autres sites bouddhistes à visiter dans la région ?+
Oui. Le Ningxia offre plusieurs sites majeurs : les tombeaux impériaux des Xia occidentaux (à 40 km au sud-ouest de Yinchuan), les grottes bouddhistes de Xumi Shan au sud de la région (sculptures rupestres des Ve-IXe siècles), et la pagode de Haibao à Yinchuan même (probablement du IVe-Ve siècle). Un itinéraire de 3 à 4 jours permet de couvrir l'essentiel du patrimoine bouddhiste du Ningxia.